un regard de l’interieur
21 April 2008Depuis mon arrivée à L’Aquila, il y a bientôt dix ans, j’ai commencé à m’adapter à ma nouvelle vie dans ce nouveau monde. A première vue tout m’est semblé facile, surtout que j’étais entouré d’affections et que je bénéficiais d’un appuis inconditionnel et incontournable de la part de ma belle-famille ainsi que des amis de ma femme. Au fil des jours j’ai dû, cependant, remettre les pieds par terre et affronter certaines questions liées à la vie quotidienne. Mon premier contact avec le monde occidental, en dehors du nid familial, a eu lieu à l’aéroport de Lisbonne, au Portugal, lors de notre escale vers Rome. Pour la première fois, je me suis vu séparé de ma femme et de mon fils pour faire la file avec d’autres voyageurs d’origine extracommunautaire. Evidemment, je n’avais aucun doute sur le bien-fondé de cette pratique à moi inhabituelle ; je pensais que c’était tout simplement pour des questions de routine policière liées aux besoins de contrôle pour la sécurité du territoire. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que je me trompais, car au lieu d’être relâché après les opérations de contrôle, je me suis vu assigné deux policiers qui me tenaient à vue et me bombardaient de questions apparemment insensées ; comme par exemple : d’où je venais, pourquoi je me trouvais à Lisbonne, quelle était ma destination finale, etc. Ce qui est curieux, c’est que toutes les réponses à ces questions étaient bien lisibles dans mon document de voyage qui m’avais été délivré par les autorités du gouvernement Mozambicain, dans le respect de la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés politiques et le droit d’asile. Toute une série d’interrogations, pour ne pas dire d’inquiétudes, commençaient à grouiller dans ma petite tête. Etait-ce parce que d’origine rwandaise et par conséquent soupçonné d’avoir participer aux massacres ? Etais-je, par hasard, objet d’un signalement de la part du gouvernement rwandais ? Ou encore, étais-je recherché par l’Union des Banques Populaires pour détournement de fonds ? Tout en étant convaincu de n’avoir rien commis de répréhensible, je sentais une sueur froide couler dans mon dos et je commençais, franchement, à me demander si j’allais m’en sortir. Les deux heures que j’ai passé dans telles conditions m’ont parues des siècles entiers. Finalement, un des policiers m’ordonna à me lever et à les suivre, l’un devant moi et l’autre derrière. Je me demandais si, avant de m’emporter, ils allaient au moins me laisser le temps d’embrasser ma petite famille pour la dernière fois. Nous marchions en silence, quand tout à coup, au bout d’un tunnel j’aperçus la piste d’atterrissage et l’emblème de la compagnie portugaise des transports aériens. Et, comme des vieilles connaissances, les deux policiers me saluèrent chaleureusement et m’indiquèrent l’avion pour Rome. La gorge nouée et les larmes aux yeux, je rejoignis ma femme et mon fils qui étaient déjà dans l’avion. J’étais encore une fois un homme libre. Depuis ce moment, je ne cesse de me poser des questions sur cet évènement et je dois vous avouer que je ne suis pas encore arrivé à en déchiffrer tous les contours. Il est vrai que le rêve de la plupart des africains que j’ai connus au camp de réfugiés de Boane au Mozambique, était de venir en Europe ; mais je suis sûr que s’ils étaient informés sur le type d’accueil qui leur serait réservé une fois arrivés, ils ne tenteraient pas l’aventure. Et pourtant, les débarquements en Sicile ne cessent pas d’augmenter !
